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Je vais essayer de te raconter tout ce qui m'est arrivé, ainsi qu'à ma famille, durant ce temps où je n'ai pas pu t'écrire. Comme tu le sais, l'OTAN a bombardé mon pays pendant ces deux derniers mois, j'ai vécu tout ça ici, avec ma famille, à Urosevac. Après tant de jours et de nuits sans dormir, je me dis que nous avons de la chance d'être encore en vie.
Je ne peux pas te décrire ce que c'est d'être sous les bombes, parce que c'est impossible de faire comprendre ça à quelqu'un qui ne l'a pas vécu, ce sentiment de peur et de mort. Tout ce que je peux te dire, c'est que c'est terrible.
Les bombes se sont arrétées après l'accord entre l'OTAN et la Yougoslavie, mais nos souffrances n'ont pas disparu pour autant, ça a juste été le début de l'enfer pour les Serbes du Kosovo.
Après l'accord, notre armée a du évacuer le Kosovo pour faire rentrer à sa place la KFOR (la force armée de l'OTAN pour le Kosovo). Comme il n'y avait plus aucun contrôle aux frontières, l'UCK, l'armée terroriste des albanais du Kosovo a pu faire entrer des miliers d'hommes qui auparavant étaient cantonnés en Macédoine et en Albanie. Ils ont d'abord commencé à patrouiller dans les rues, puis à entrer de force dans les maisons serbes. Une fois, deux fois, trois fois, en demandant les armes, puis de l'argent. Puis ils ont commencé à frapper, à violer, à kidnapper. Tout ça sous le regard bienveillant de la KFOR qui, officiellement, n'a pas assez d'hommes pour intervenir.
Beaucoup de Serbes d'Urosevac ont vite rassemblé le minimum vital et commencé à quitter la ville, et nous sommes allés demander à la KFOR de garantir la sécurité du convoi. Mon frère et moi faisions la traduction en anglais. Mais une fois de plus ils n'ont rien fait. Plus tard j'apprendrai que 20 personnes de ce convoi ont été kidnappées et je préfère ne pas savoir ce qui leur est arrivé. Dans ma rue, ma famille et moi étions la dernière famille Serbe à rester, nous restions enfermés dans la maison.
Les oir nous regardions ce qui se passait dans les maisons serbes abandonnées : les terroristes de l'UCK entraient dedans, y dormaient, volaient tout ce qui se trouvait à l'intérieur, et en partant, mettaient le feu à chaque maison.
Une nuit une petite équipe a tenté de pénétrer dans notre maison, le lendemain matin la maison de notre voisin était occupée, et nous savions que la prochaine serait la nôtre. Le soir, une patrouille est arrivée à 21h30 et jusqu'à 00h30 ils nous ont fait sortir un par un de la maison, ont éteint toutes les lumières dans la maison et dans le jardin, ont brisé toutes les vitres, et nous ont dit que nous étions en état d'arrestation (quelle blague, hein?), ils nous ont dit qu'ils reviendraient très vite. C'était clair, si nous étions encore là quand ils reviendraient, ils nous tueraient. D'ailleurs la seule chose qui nous a sauvé cette nuit là c'est qu'ils n'ont vérifié que les papiers de ma mère et qu'elle est slovène.
Quand ils sont partis, mon père m'a demandé quoi faire : partir tout de suite ou attendre le matin. Je me souvenais qu'à la KFOR j'avais rencontré un garçon qui m'aimait bien, un sergent noir américain. Je décidai d'attendre le matin. C'est une nuit entre la vie et la mort que nous avons passé, et de toute ma vie je ne l'oublierai jamais, je le sais, je ne pourrai jamais oublier ça.
Le matin nous sommes allésà la KFOR avec seulement 3 sacs, toute notre vie dans 3 sacs...J'ai pu retrouver le garçon et lui ai demandé si nous pouvions avoir une patrouille pour nous accompagner à la maison et nous permettre de récupérer quelques objets supplémentaires. Il s'est débrouillé pour nous accompagner avec 3 autres hommes et nous avons pu récupérer de quoi manger et boire. Après ça on nous a demandé de rester dans l'enceinte de la KFOR pendant 5 jours et 5 nuits, avec une centaine d'autres familles serbes. Toutes les nuits nous regardions les maisons brûler. Notre maison ça représentait 50 ans de vie et de travail de ma famille. La seule personne à nous avoir aidé, c'est ce sergent américain.
Le 1er Juillet, enfin, on nous a emmenés en bus à Bujanovac, (à 1 heure de Urosevac, mais de l'autre coté de la frontière du Kosovo, coté Serbe), nous avons d'abord été hébergés dans une école et maintenant nous sommes à l'hôtel, à 5 dans une seule chambre, mais je suis avec ma famille, et en vie.
Là je t'écris du hall de l'hôtel où je peux me retrouver un peu seule, me concentrer, écrire, et faire le point sur tout ce que j'ai pu vivre ces derniers mois.
J'ai bien lu ta dernière lettre, ne t'en fais pas, je sais que dans les bombes que nous recevons il y en a de France, mais je sais aussi que beaucoup de gens sont contre ces bombes, et je suis fière que tu sois mon ami, je sais que tu seras toujours sur mon chemin.
Je t'embrasse, prends soin de toi et écris-moi vite.
Dragana, 16 novembre 1999, Bujanovac, Serbie.
Dernière lettre, 8 Octobre 2001, de Arandolevac (Serbie)
Je ne sais pas si je te l'ai dit mais mes parents envisagent de refaire construire une maison à Arandelovac, à 45 minutes au Sud de Belgrade.
Là je suis à Bujanovac de nouveau avec mes parents, 3 fois par semaine je vais au centre de presse de la ville, grace à un ami j'ai la chance de pouvoir me servir du net et du téléphone gratuitement.
Je mange un peu mieux mais toujours pas assez, mon frère me charrie en me disant que si je continue comme ça, il ne restera plus qu'un souvenir de moi. Il a raison mais je n'en ai plus l'envie.
Je n'ai pas changé, je suis la même Dragana que celle que tu connaissais. J'écris et parle toujours trop.
Maintenant je ne sais plus quoi écrire. Peut-être parce qu'il n'y a rien à dire de plus sur tout ça.
Ecris-moi quand tu auras le temps, prends soin de toi.
Dragana